Le lit

Le lit

Le lit, 2011,
bois, punaise, métal, grès émaillé, impression sur twill de soie et mousseline de soie imperméable, taffetas, guirlande et grille pain,
210 x 175 x 230 cm,
Programme de résidences / Fondation d’entreprise Hermès.
Photo Marc Domage © Fondation d’entreprise Hermès

  • photo Marc Domage © Fondation d'entreprise Hermès

Nuit de Noces

On ne s’étonnera pas que ce soit l’artiste britannique Richard Deacon qui ait proposé pour le programme de résidences de la Fondation d’entreprise Hermès le tout jeune Benoît Piéron. Enseignant depuis 1999 à l’Ecole Nationale Supérieure des beaux-arts de Paris, Richard Deacon se nomme lui-même « fabricateur » plutôt que « sculpteur », or devant l’objet composite et insolite imaginé par Benoît Piéron, on comprend à quel point celui-ci a assimilé la pratique sensorielle de son professeur : celui-ci travaille en effet la plupart du temps à partir de matériaux déjà manufacturés, industriels ou parfois artisanaux comme la céramique. Le « lit nuptial » réalisé par Benoît Piéron permet, grâce à ses distorsions et ses ambiguïtés, de visualiser une métamorphose des formes et des matières tout en laissant apparent le travail constructif. Ses matériaux, la soie, mais aussi ses techniques, les colorations, les impressions, la couture mais aussi le montage, l’empilement, le collage, le rivetage etc.… structurent son œuvre tout en conservant les marques de leur origine. Ce travail illustre formidablement le projet de la Fondation qui est de plonger un artiste au début de son escalade, au contact de savoir-faire devenus rares comme ici la production de soie de la Holding Textile Hermès. Mais aussi d’inspirer tout simplement ces jeunes plasticiens en leur faisant côtoyer d’autres gestes du quotidien.

 

Les questions se bousculent devant ce radeau peu identifiable. On reconnaît dans cet étrange jouet un lit à baldaquin et une tente flamboyante : objet-meuble-cabane ? Objet rituel proche de l’ex-voto, de la prière, de l’arbre votif ? Lit de conte de fée, fantasme digne de la délicate Princesse au petit pois dont la peau si fine ne supportait pas le moindre pli et qui se serait perdue d’extase dans cette profusion soyeuse ? Lit à tout faire, de la lecture avant de dormir au pain grillé du petit-déjeuner ? Bivouac éphémère ? Lit érotique pour débats amoureux façon embarquement pour Cythère ? Lit- festif où mascarades riment avec charades ? Lit -abri qui vous cache et vous protège sous les écailles mimétiques et les plumes de paon ? Lit-papillon aux ailes en vitrail, translucides à la lumière, prêt à l’envol ?
Benoît Piéron a sélectionné sa soie avec délectation, un twill et une mousseline, il y a projeté ses motifs. Pour former une sorte de tente, pour en agencer d’autres en patchwork, en faire une couette, des taies d’oreillers, des draps. La profusion de ces soieries aux coloris rutilants de feu et de vie constitue à elle seule une invitation au voyage voluptueux au creux d’une vraie « maison d’étoffes ». On remarque seulement après les montants du baldaquin faits de bobines de fils de soie empilées, on songe aux Parques, à Pénélope, aux femmes qui traditionnellement tissent et trament, à l’amour. On voit les fanions formant le dais du lit, avant-goût des étoiles, on imagine le septième ciel, la fête, la joie. On s’approche, on touche la toile de la tente : oui, elle est bien enduite et imperméable aux gouttes de pluie. Accueillante. Mais d’aussi près on découvre que le spectacle a légèrement changé, imperceptiblement. Tout est en place pour le plus délicieux des rêves, pourtant tout paraît différent peu à peu. Comme si on passait de l’autre côté d’un miroir.

On distingue sous les airs sucrés d’un bestiaire aux coloris solaires et fruités, des motifs à la crudité inattendue. Des os entrelacés, des crânes, des sexes féminins anatomiques, des pattes d’insectes. On avise de curieux oiseaux-vigies qui surveillent l’ensemble en surplomb, dotés d’effrayants becs pointus façonnés avec des aiguilles d’hôpital, On s’étonne des drôles de gouttières qui de loin semblent encadrer le lit mais, vues de plus près, l’enserrent comme les canaux d’évacuation du sang. Ambivalence de cette couche où l’on est censé prendre soin de vous mais où l’on vous brutalise aussi. L’atmosphère se transforme constamment, flirte avec une magie plus noire, effraye juste ce qu’il faut. Le rêve deviendrait-il cauchemar ? Lit-araignée attirant sa proie, lit-piège, lit-prison, lit-menteur ? La violence, comme dans les contes, est sous-jacente, elle sourd des motifs, de ces iris mauves aux chairs flasques, de ces boutons de clitoris, de ces rotules et entrecroisements, de ce triangle à la jonction des cuisses, de ces mites dévoreuses de tissus, de ces scarabées et de ces rosaces.

Sous les impressions idylliques se cachent ombres et déchirures. Ces allusions sexuelles, religieuses ou mortifères évoquent un Romantisme sombre relié à des visions plus gothiques. Une ode à l’étrangeté, au transitoire, au double, aux deux revers d’une même médaille. Un lit « cosmogonique » louant autant la lumière que les ténèbres, une installation digne de certains cabinets de curiosités. Le sang de la vie se métamorphoserait-il en sang du vampire, en menstrues inquiétantes, en souffrance ? Lit-exutoire offert comme un corps ouvert, retourné sur l’extérieur comme un gant. Le lit de l’inconscient joyeux du premier impact se mue en lit-psychique du trouble. Désarroi du spectateur. Le regard vacille. Le fil rouge de ce travail réalisé en résidence par Benoit Piéron est bien une « Histoire du drame de l’accomplissement du mariage ».

Afin d’imaginer un tel objet hétérogène, Benoît Piéron a littéralement « campé » au cœur même du lieu de la fabrication des carrés de soie Hermès, où on lui a fourni toutes les facilités pour explorer cet endroit immense. Il a pu expérimenter les innombrables savoir-faire puis faire le tri entre formes, matières et couleurs. Il a aussi eu la chance d’installer un atelier temporaire sur le site même de la manufacture de soie à Pierre- Bénite dans la région lyonnaise. Tel un escargot, il s’est recentré dans sa coquille, récapitulant et riant parmi tout ce nouveau savoir. Cet atelier aussi impromptu que temporaire est devenu pendant les trois mois complets passés là, un lieu de vie, d’échanges avec les artisans, de pause café, de refuge par mauvais temps. Son « petit bungalow », ou « son isba » lorsqu’il y sera bloqué pour cause de neige : Benoît Piéron fait volontiers preuve d’humour au détour de ses expériences. Être sur place lui a aussi permis de visiter, la nuit, certaines machines au repos, de rêver devant des tables d’impression. D’en retenir la quiétude solitaire.

Il faut l’imaginer, personnage dégingandé et lunaire, revêtu du bleu de travail traditionnel, « très bien coupé » selon ses dires, pour mieux se fondre au milieu des autres, déambulant à grandes enjambées avec ses chaussures de sécurité dans les Ateliers A.S. ou méditer, ébloui par les dessins qu’il consulte aux archives de la maison Bucol où il a aussi accès, ébahi en découvrant les étonnantes planches d’anatomie ou les photos d’architectures botaniques de l’allemand Karl Blossfeld. Les archives seront son lieu préféré. Ailleurs, il s’émerveille de l’ambiance d’étuve des salles où l’on fabrique les teintures « qui vous font la peau douce ! » Il est saisi par la sensualité émanant du secteur où l’on fabrique les couleurs même s’il n’y travaillera pas. Il s’extasie devant les écheveaux de soie venus du Brésil, les énormes bobines et les métiers à tisser. Il converse aussi bien avec les gens de l’héliogravure qu’avec les ingénieurs, ceux des ateliers d’impression et de lavage ou les coloristes. Les contraintes dues à l’immensité du site, aux horaires, à l’inexpérience, tout est gommé grâce à l’efficacité de Kamel Amadou, personnage référent et fondamental qui fait le lien avec tous les secteurs, le présente à tous, lui facilite les accès, et lui apporte même sa cafetière dans son bivouac. Très organisé, il se met au diapason et il souligne l’importance d’une jeune femme qui l’a beaucoup aidé, Charlotte Béal, une patroneuse experte dans l’art de faire des patrons qui lui enseigne tout sur les plis et les pinces.

Ces expériences initiatiques faites, le lit se construit avec des lambeaux de souvenirs soyeux, de sensations et d’outils empruntés. Ce « lit-nuit de noce » se décompose en une alcôve à l’intérieur d’une chambre à coucher dans laquelle Benoît Piéron met en place le décor souhaité pour le déroulement de ce qui peut se comprendre aussi comme un drame. Une scène éminemment théâtrale où se joue le rituel de la défloration. Chacun y retrouve les codes de ce rite de passage dans diverses civilisations ou époques : importance des tissus, du drap taché de sang que l’on exhibe, des divers fluides, la douleur et la douceur, la vie et la mort, bref un lit-cosmogonique aux accents mystiques et anthropologiques. L’homme défait le voile tissé à l’intérieur de la jeune vierge. Il y a mystère, il y a sacré. Benoît Piéron met en scène silencieusement un rite de perte. Mais le lit nuptial est aussi le berceau de toute création, lit de la procréation, de l’enfantement dans son acceptation globale. Benoît Piéron y fait sans doute allusion lorsqu’il orne la tête du lit de deux gros seins maternels peints en rouge juste au-dessus des deux oreillers, ou lorsqu’il joue avec le mot « lait » : sous les oreillers il a caché des colliers en « dents de lait » qui peuvent aussi se transformer, s’il le faut, en redoutables mâchoires. Il existe toujours dans ses objets, une fonction cachée défensive. Selon ses mêmes jeux sémantiques, les « blancs corbeaux » sont ainsi des « corps beaux blancs ». Les ambigus carnassiers habituellement noirs sont ici « juchés sur l’arbre de la connaissance ». Remplacent-ils les blanches colombes ou le Saint Esprit ? Et l’artiste Benoît Piéron ne se verrait-il pas un peu en chaman ?

Après son bivouac lyonnais, Benoît Piéron a été accepté comme lauréat de la bourse de la Casa Velasquez. Il est donc reparti sur les chemins qui l’ont mené jusqu’en Espagne. Aux dernières nouvelles, il ferait escale à Barcelone pour y apprendre l’art d’assembler les azulejos.

 

Élisabeth Védrenne, 2012.

Cahier de Résidence / Benoit Piéron
Actes Sud | Fondation d’entreprise Hermès.